Grâce au réemploi et à des modules bas carbone, ces deux jeunes sociétés réinventent la construction en s’appuyant sur ses acteurs locaux. Leur ambition ? Sortir de la logique « extraire – construire – jeter ». Retenues parmi les 76 solutions du Do Tank Construction Durable créé par 2050NOW La Maison et BCG, Cyneo et Muance misent sur cette coalition d’acteurs publics et privés, pour apporter leur pierre à la transformation du bâtiment.
Avec des modèles économiques complémentaires, Muance et Cyneo illustrent deux manières d’accélérer la transition vers un bâtiment plus sobre, plus durable, et ancré dans son territoire. Le premier conçoit des modules préfabriqués en béton bas carbone et isolants biosourcés. Le second structure les filières du réemploi pour donner une seconde vie aux matériaux. Deux philosophies, mais une ambition commune : sortir de la logique « extraire – construire – jeter ».
Muance : industrialiser pour construire mieux et plus vite
Fondée en 2020 par Lionel Morenval, Muance est née d’une conviction : le bâtiment doit changer d’échelle en matière de durabilité. Cet ingénieur en écodéveloppement, passé par plusieurs postes de direction, raconte : « Travailler dans de grands groupes, c’est bien, mais au bout d’un moment j’avais le sentiment de tourner en rond. Je trouvais que le quotidien manquait d’engagement concret. J’avais envie de créer quelque chose qui ait vraiment du sens, en lien avec mes préoccupations environnementales et ce qu’on laissera aux générations futures. »
Son inspiration vient d’Asie : à Singapour, il découvre que 60 % d’un bâtiment doit être industrialisé selon la loi, souvent avec des modules en béton. « Ce qui m’a frappé chez nous, c’est que le modulaire est presque toujours associé au bois ou au métal, rarement au béton, alors que 80 % de la construction repose sur le béton. J’ai donc décidé de partir d’une page blanche, de déposer des brevets et de concevoir notre propre solution constructive. »
Le béton développé par Muance est trois fois plus léger que le standard, sans sable ni agrégats, remplacés par des bulles d’air dans une matrice particulière. « Il reste structurel tout en réduisant considérablement la quantité de matière. » L’entreprise, dont le siège est à Aix-en-Provence, a également conçu ses propres isolants biosourcés : aujourd’hui en fibre de bois, demain en miscanthus, une plante originaire d’Asie et cultivée localement, avec des vertus écologiques : elle capte les polluants et protège les nappes phréatiques.
À leur sortie d’usine, les modules présentent une double structure : une ossature finale pour le bâtiment et un carcan métallique amovible pour le transport. « Cela évite de surdimensionner les éléments tout en résistant aux contraintes logistiques. » Enfin, un jumeau numérique accompagne chaque projet pour fiabiliser le processus.
Les bénéfices sont multiples : rapidité (un pavillon R+1 de 100 m² se monte en deux jours, plus deux mois de finitions), réduction massive des déchets, moindre nuisance sur chantier et coûts équivalents à la construction traditionnelle. Tout en respectant déjà les seuils réglementaires des indicateurs carbone prévus pour 2025 par la RE2020 (Réglementation environnementale 2020).
À Fismes (Marne), Muance a ainsi livré 14 pavillons pour Plurial Novilia, acteur de l’habitat social, en deux tranches. Les modules fabriqués dans l’usine d’Aix-en-Provence ont été assemblées sur place : « Cet été, malgré la chaleur, les visiteurs ont pu constater et apprécier la qualité de vie de ces maisons, notamment leur inertie thermique obtenue grâce aux 18 cm d’isolant biosourcé associé à notre béton mousse. »
Cyneo : fédérer pour massifier le réemploi
Quand Muance repense la matière, Cyneo prolonge sa vie. Fondée en 2023 par Joanna Ferrière, ingénieure en environnement et fille d’artisans de la construction, l’entreprise est née d’un constat de terrain. « J’ai commencé en 2016 à travailler sur des chantiers de rénovation et déconstruction chez Bouygues. J’ai été frappée par la quantité de matériaux de qualité qui devenaient des déchets, alors qu’ils avaient encore un vrai potentiel. Certains étaient quasiment neufs, parfois avec moins d’un an d’existence. »
Joanna Ferrière rencontre alors des PME capables de réparer, reconditionner, voire re-garantir ces matériaux, mais souvent limitées en capacité. « J’ai eu l’idée de créer Cyneo comme une boîte à outils pour structurer et massifier le réemploi. »
Cyneo se définit comme un facilitateur du réemploi, articulé autour de trois outils :
- Une communauté professionnelle à adhésion annuelle proposant : des événements, le magazine La Circulaire, une plateforme digitale
- Des centres techniques combinant stockage, reconditionnement et exposition
- Un centre de conseil et formation pour apprendre la dépose soignée, le tri, et l’intégration du réemploi dans un projet
Aujourd’hui, Cyneo est la plus grande marketplace française de matériaux de réemploi. Développée avec Skop, solution de gestion d’inventaire du bâtiment, sa plateforme digitale recense 3 000 références, soit 10 000 tonnes de matériaux, proposés par 150 entreprises vendeuses et consultés par 10 000 visiteurs mensuels. « L’accès est réservé aux professionnels membres, ce qui garantit la qualité et la confiance. »
Certains matériaux se prêtent particulièrement au réemploi : moquettes, cloisons, luminaires, appareils électriques, pompes à chaleur. « Ils peuvent être remis en état avec une garantie, comme dans l’électroménager. Aujourd’hui, on voit arriver des demandes sur le clos couvert : bardages, briques, ardoises, tuiles. Les huisseries, en revanche, restent plus délicates à cause des normes énergétiques, acoustiques et anti-feu. »
Cyneo, dont le siège est à Guyancourt (Yvelines), a par exemple travaillé sur le centre aquatique Olympique après les Jeux de Paris. « Nous avons organisé la dépose de tous les gradins et sanitaires temporaires. Chaque flux de matière a été tracé, repris et réemployé dans d’autres projets, sauvant ainsi des dizaines de tonnes de matériaux. »
Freins communs, complémentarités possibles
Le bâtiment reste un secteur conservateur, où toute innovation suscite des résistances. « Trois freins apparaissent, résume Lionel Morenval, chez Muance : c’est nouveau, donc source d’incertitude ; c’est industrialisé, or ce n’est pas encore une habitude ; nous sommes jeunes, ce qui induit un manque de références. »
Même constat du côté du réemploi : « Le modèle reste fragile économiquement, explique Joanna Ferrière. Le réemploi, c’est avant tout de l’emploi humain, peu mécanisé, avec des coûts élevés. Certaines machines nécessaires n’existent pas encore et devront être inventées. »
Pour les deux dirigeants, l’action publique joue un rôle déterminant. La loi Agec (Anti-gaspillage pour une économie circulaire), le diagnostic PEMD (Produits, équipements, matériaux, déchets) ou encore la reconnaissance du réemploi comme « zéro carbone » vont dans le bon sens. Mais il faudrait aller plus loin : imposer le PEMD pour tout permis de construire, ou encore fixer des seuils minimaux de réemploi dans les projets.
Vers un bâtiment plus collaboratif et circulaire
Les approches de Muance et Cyneo montrent que des synergies locales peuvent se créer entre industrialisation bas carbone et réemploi. D’un côté, pour réduire la matière utilisée, alléger le béton, intégrer des isolants locaux. De l’autre, pour prolonger la vie des matériaux, organiser leur traçabilité, développer la confiance des acheteurs.
Pour Joanna Ferrière, l’enjeu est clair : « Aujourd’hui, le réemploi représente moins de 1 % en France, alors que 75 % des déchets d’un citoyen proviennent du bâtiment. Il faut massifier, et cela passera par la pédagogie et la confiance. »
Lionel Morenval affiche la même conviction de long terme pour sa solution de construction modulaire et projette : « D’ici cinq ans, nous allons réaliser un bâtiment totalement autonome en eau et en énergie, comme c’est déjà le cas pour notre usine. »
Ces deux entreprises dessinent une voie vers un modèle où chaque acteur – industriels, artisans, collectivités, entreprises de réemploi – trouve sa place. Un modèle où les matériaux ne sont plus un flux linéaire mais un cycle continu.
Des convictions au service d’un collectif
Ces entrepreneurs ont enfin en commun leur moteur, profondément humain. « Je crois beaucoup à la force d’un petit groupe motivé pour changer les choses, confie Joanna Ferrière. Et je veux que mes enfants sachent que nous avons réellement agi pour transformer le secteur. » L’entreprise compte en septembre 2025 deux centres techniques de 6 000 m² (un troisième ouvre à Lille fin 2025), 150 entreprises membres, 11 collaborateurs, pour 10 000 tonnes de matériaux réemployés par an.
Même motivation pour Lionel Morenval : « Regardez notre logo : en dessous figure une signature, We care for decades. Tout est là : agir pour les générations futures, et laisser quelque chose de durable et exploitable. » Muance compte 25 collaborateurs en septembre 2025 et 14 millions d’euros y ont été investis depuis sa création en 2020.
En projetant leurs modèles à l’horizon 2050, les deux dirigeants esquissent un futur où la construction sera une réponse aux défis climatiques et sociaux. Un futur où bâtir durable ne sera plus une exception, mais la norme.
Do Tank Construction Durable : la force du collectif
Sélectionnées parmi les 76 solutions du Do Tank Construction Durable 2050NOW La Maison et BCG, les deux entreprises misent sur cette coalition d’action pour accélérer le déploiement de leur modèle.
L’intérêt majeur du Do Tank ? Pour Joanna Ferrière, chez Cynéo, « c’est avant tout la visibilité et le réseau : se faire connaître auprès des acteurs majeurs du secteur, créer des connexions utiles, échanger avec d’autres entreprises innovantes et faire reconnaître notre savoir-faire dans ce cadre. »
Un collectif sur lequel Muance mise aussi pleinement. « Pour une jeune société comme [la nôtre], il est essentiel de rejoindre une coalition d’action comme le Do Tank, souligne Lionel Morenval. Nous avons besoin d’un accès direct aux décideurs. Ce programme nous offre cette relation privilégiée : il nous met en contact avec les bonnes personnes pour construire nos premières références et accélérer notre développement. »